You are currently viewing Ces vidéos virales de salariés face à leur patron ne créent pas un vrai dialogue

Une journaliste de LCI m’a contactée au sujet d’une tendance virale : ces vidéos dans lesquelles des salariés “avouent leurs fautes” à leur patron face caméra.

Elle voulait savoir ce que j’en pensais.

Ces formats peuvent sembler plutôt sains : on y voit des salariés parler ouvertement, reconnaître un écart, raconter une situation, tandis que le patron écoute et répond sur un ton apparemment serein.

À mes yeux, ce qui se joue là n’est pas un véritable dialogue de travail.

Le reportage de LCI auquel je fais référence est visible ici :

Une parole qui paraît libre… mais dont l’issue est déjà connue

Ce qui me frappe d’abord dans ces vidéos, c’est que l’on n’assiste pas vraiment à une parole difficile.

Les salariés ne semblent ni inquiets, ni exposés au sens fort. Ils sourient, plaisantent, se prêtent au jeu. On sent qu’ils savent déjà, plus ou moins, comment cela va se terminer.

Le format est balisé : ils vont “dire”, le patron va écouter, et il ne pourra pratiquement que répondre sur le registre attendu : « J’écoute mais je ne juge pas ».

C’est un dispositif dans lequel chacun entre avec un rôle déjà écrit.

Et c’est précisément là que le problème commence : ce qui est présenté comme une parole libre ressemble surtout à une parole cadrée, spectaculaire, mais sans véritable enjeu de transformation de la relation.

Ce n’est pas un dialogue : chacun y est enfermé dans un rôle

Le dialogue n’est pas une simple prise de parole

En entreprise, le vrai sujet n’est pas seulement de parler.

Le vrai sujet, c’est de savoir comment on parle, dans quel cadre et avec quelle possibilité de réponse.

Un dialogue professionnel suppose un échange qui permet :

  • une clarification,
  • une réponse,
  • une mise en perspective,
  • et, si nécessaire, un ajustement.

S’exprimer n’est pas, en soi, un gage de qualité relationnelle.

Ici, chacun est enfermé dans un rôle

Dans ce type de format, le salarié s’exprime, mais l’employeur ne peut pas vraiment répondre autrement qu’en validant le dispositif lui-même.

Il ne peut ni explorer la situation en profondeur, ni déplacer le cadre, ni interroger ce qui relève d’un malentendu, d’une contrainte, d’une règle ou d’une responsabilité partagée.

Lui aussi est enfermé dans un rôle : il écoute et relâche la tension.

C’est une séquence à issue presque imposée.

Le salarié “dit”. Le patron “entend”. Puis il répond dans le registre attendu.

Cela produit une impression de proximité. Mais ce n’est pas, sur le fond, un véritable travail sur la relation.

Une expression qui peut soulager… sans rien transformer

À mon sens, ce type de séquence ne sert pas la relation de travail sur le fond.

Elle peut créer un moment de relâchement ou donner l’impression qu’une parole circule.

Elle peut donner l’image d’un management accessible et décontracté.

Mais elle ne permet ni de comprendre ce qui se joue réellement, ni d’avoir prise sur la situation, ni de transformer la relation, ni de faire évoluer durablement les comportements.

Un vocabulaire de “faute” qui dit beaucoup du format

Un autre élément me semble révélateur : les mots employés.

On parle de “faute”.
On “avoue”.
Et l’employeur est placé dans une position où il semble presque devoir absoudre.

Ce registre n’est pas neutre.

Il emprunte moins au dialogue professionnel qu’à une forme de mise en scène morale, dans laquelle l’un reconnaît et l’autre valide.

Or ce n’est ni un tribunal, ni un espace de régulation, ni une véritable discussion de travail.

C’est une mise en scène de la parole.

Pas un cadre de transformation.

En entreprise, on n’a pas besoin d’une scène. On a besoin d’un cadre.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas parler.

Je dis qu’en entreprise, parler ne suffit pas.

Ce dont les relations de travail ont besoin, ce n’est pas d’un format spectaculaire où chacun joue son rôle devant témoin.

C’est d’un cadre qui permette :

  • d’exprimer ce qui se passe sans se mettre en scène,
  • de distinguer les faits des interprétations,
  • de clarifier les responsabilités,
  • de permettre une réponse réelle,
  • et d’ajuster concrètement la relation.

Autrement dit : moins de mise en scène.

Plus de travail sur la relation.

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